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épique — issue #11

Chers abonnés,

Enfant, avez-vous jamais cru au Père Noël ? Comme tout le monde, petite, je me fis prestement entuber ; cependant je plaçais soigneusement l’histoire dans le panier étiqueté « potentielle enfumerie à réétudier de près lorsque tu auras assisté à quelques enseignements qui t’auront permis de développer ton esprit critique » (le panier en question hébergeait aussi le Nouveau Testament et l’Arche de Noé). 

En attendant de découvrir la convergence des principes d'Archimède et d’Eisenberg (un corps gros, adipeux et emmanché dans une épaisse houppelande ne saurait aisément glisser dans une cheminée dont le diamètre du conduit est inférieur à sa circonférence) je fus d'abord traumatisée par le Père Noël en cela qu’il aurait pu me rappeler Eugene Victor Tooms du fait de ses introductions nocturnes, spéléophiles et aléatoires dans les foyers français (quoique toujours ultérieures aux repas, et ce quelque soit l'heure à laquelle prenaient fin ces derniers).

Plus tard, je me laissais convaincre par une histoire alternative que je prenais le temps de scénariser pour me réconforter : en réalité mes parents, espiègles scénographes encore pétillants de citrate, se relevaient au milieu de la nuit pour aller rencontrer le gros maroufle à la porte d'entrée, et récupérer ni vu ni connu la fameuse livraison de jouets.

Mais bientôt, c’est une dissonance d’un tout autre niveau qui eu raison de ma naïveté. Cette histoire de distribution annuelle à l'issue de laquelle chacun obtenait dans la gratuité ce qu’il avait simplement pris le temps de commander me semblait être, pour ainsi dire, un putain de gros mytho. Je relevais, en premier lieu, son impossibilité logistique (foutage de gueule que cette histoire antigravitationelle de traineau) ; mais aussi ses caractéristiques économiques tout à fait à contre courant de ce que j'avais l'habitude d'observer. Car déjà je jouais à intervertir les étiquettes chiffrées figurant sur la tranche des étagères de l’épicerie de mon oncle, et j’avais une conscience très nette de la valeur pécuniaire du sac de bonbons qu’il m’offrait lorsque je repartais. Et soudain nous avions là, au milieu de cette France encore sur sa lancée giscardienne où rien ne semblait donné, où j’avais peut-être entendu que pour cent briques on avait plus rien, des choses gratuites (les jouets) et du bénévolat (fabrication et distribution) ; une nuit onirique de communisme total ou de charité universelle, soit une inconcevable éventualité.

Cependant, consciente que se jouait dans l’acceptation de ce mensonge quelque chose d’important, je ne laissais rien paraître de mon scepticisme et feignais une naïveté patente d’enfant, peut-être un peu surjouée (tout de même, Maman, ne devrions-nous pas éteindre ce feu de cheminée ?) Me couler dans le moule, ne poser aucune question et avoir l’air aussi gourde que mon petit frère qui s’imaginait sans doute que ces gros maroufles pédophiles et débonnaires qu’on nous présentait parfois lors de rassemblements inopinés à la cantine scolaire fussent au courant des dernières sorties sur Atari 1600 ; tout cela me semblait essentiel pour disposer, d'une année sur l'autre, d’un budget accru consacré aux commandes de Popples ou de LEGO Technic sans jamais avoir à passer pour cette petite fille égoïste et non concernée par le pouvoir d'achat de ses parents ; enfance insouciante donc, mais le sujet reviendra en son temps.

*

En attendant, si vous faites parti des 72% de français qui redoutent la période des fêtes, vous pouvez consulter mon guide « Noël, comment lâcher prise (où comment fuir si c’est impossible) » sur Medium. 

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Mark Zuckerberg en FoMO

Dans la série « même les scénaristes de Silicon Valley n'auraient pas osé » : Mark Zuckerberg est tellement jaloux de la popularité et des produits de Tim Cook qu’il a demandé à ses execs de ne plus utiliser d’iPhones au sein des locaux Facebook. Désormais, dans les plans ouverts feutrés du grand bâtiment triste qui surplombe le bourbier de Menlo Park, c'est muni d'austères phablettes Android qu'on se traîne en meeting, et qu'on s'enferme dans Land War in Asia ou Running with scissors pour établir des stratégies visant à empêcher l'inexorable Abandon (mais que font les gens qui ne vont plus sur Facebook ; où vont-ils ? Se tiennent-ils debouts dans leur jardin à ne rien faire, plantés comme des Sims ?).


J’ai passé du temps à imaginer ce que je ferais subir à mes salariés si j’étais dotée d’un tel pouvoir (le pouvoir de Mark) et j’ai bien trouvé deux ou trois horreurs qui viendraient flotter comme des baudruches gonflées à l'hélium sur l'île tropicale de mes OCD, mais la décence m'interdit de les raconter.

Par contre je sais que l'équipe de programmation graphique de Rockstar North a pour habitude de trier les boites de Quality Street et de Celebrations par couleur de bonbon ; avec une boite par type d'emballage métallisé (rose, bleu, vert, jaune, violet), le résultat (une ribambelle de boites de bonbons bien triées) est « extremely statisfying » et très agréable à regarder — disons que c'est autre chose qu'une scrum board hantée par la haine sourde des salariés qu'elle supervise indirectement — néanmoins en terme de magie ça reste très en dessous des paysages lunaires et lactés de Clemens Cove dans Red Dead Redemption 2.


Chinoiseries eugénistes

La chine n’a pas pour habitude de s’encombrer de comités éthiques et ma foi, cela nous donne l’occasion d’observer chez les autres ce qui nous ferait nous attraper la bouche à la maison devant franceinfo. Chez les autres ? Pas tout à fait, ou plutôt pas pour toujours. Car l’altération spécifique du génome humain à laquelle les scientifiques chinois se sont livrés est héréditaire et ne connaît pas l'étanchéité ; elle est vouée à se transmettre au fil des générations, et ce, de manière exponentielle (propriété des arbres binaires, vous connaissez). 

Pour éviter que ce premier cas d’eugénisme ne se propage au reste de l’humanité, il conviendrait que ces jumelles sida-proofées se transforment en culs de sacs génétiques : horreurs infréquentables conséquemment incelles discriminées par la sélection naturelle. Ne me regardez pas comme si j'étais Josef Mengele, c’est la seule solution à peu près indolore et humaine que j’ai trouvé.
 

Tous ventriloques du capitalisme : la conversation des métriques 

Nous parlions dans la quatrième édition d’Épique des empires de modification du comportement que sont Instagram (où tout le monde est gentil), Twitter (où tout le monde est méchant) ou encore Airbnb (où tout le monde est content).

Sur cette notion précise, je suis sidérée par la puissance et l’élégance des propos Nathan Jugerson, jeune sociologue américain et théoricien des réseaux sociaux :

« Quand vous avez une conversation avec quelqu’un et que tout le monde peut y apposer un nombre, et noter chacune des phrases échangées, ça donne une conversation de qualité déplorable. Or, c’est la façon dont les réseaux sont conçus. Les chiffres dirigent tout. Ils produisent le contenu, ils ne le mesurent pas. Le contenu est celui qu'il est parce qu’il faut maximiser ces chiffres. »

Nathan a décrit Instagram comme une application qui pousse à « voir son présent comme un potentiel futur passé » (oh la la... quand ça pique aussi fort, c’est que c’est vrai).

Persuadé que se jouait quelque chose de différent dans l'éphémérité de Snapchat, Nathan écrivait sur le sujet avant même d’être approché par Evan Spiegel, fan de la première heure de ses travaux. Car Ev lisait les publications de Nathan en rentrant du bureau, incrédule depuis le siège chauffant de sa Lambo fraîchement contraventionnée, sans doute dérangé dans sa lecture par les bandeaux half-seen et indésirables des messages de sa femme (Settings > Notifications > Show Preview > Nev-er). Un coup de foudre intellectuel similaire à celui qui a poussé, il y a quelques années, Elon Musk à se rapprocher de Tim Urban : votre mari rencontre la plume idéale pour parler de ses créations entrepreneuriales, et vous restez en delivered.

Désormais sociologue résident chez Snap (que fait un sociologue chez Snapchat ?), Nathan a forcément ses préférences ; mais son argumentation n’est pas déconnante pour autant :

« Pour moi Snapchat crée quelque chose de plus proche de la façon dont les gens communiquent sans écran. /.../ Quand j'ai vu apparaître un réseau social éphémère, permettant de parler aux autres à distance mais dans le présent, presque à rebours de la nostalgie, ça m'a beaucoup plu. »

« À rebours de la nostalgie » ?... Pardon mais quel talent : ça me rappelle l’œuvre d’un grand écrivain français, asthmatique, mondain et décédé il y a fort longtemps.

Enfin, personne n'est parfait, puisque Nathan semble détester Twitter :

« Tout peut y être noté, classé, et les arguments n’existent non pas pour eux-mêmes, mais pour maximiser des chiffres. »

Hum. Je sais que c'est difficile à lire, néanmoins restez avec moi car c'est intéressant. Il développe : 

« Les gens commencent à faire des choses pour influencer ces chiffres, et la mesure passe d'un moyen à une fin. Que ce soit sur Twitter, sur Instagram avec les coeurs, ou pour le nombre de clics sur une page. La réalité, c'est que tout le contenu existe pour satisfaire ces métriques. »

Je vous vois, en train de lister toutes ces « choses que vous faites pour influencer les chiffres ». Est-ce confortable ? En ce qui me concerne, je pourrais confesser quelques mentions opportunistes, l'instrumentalisation de sujets clivants, un emploi trop courant de l'impératif ou un déficit de ponctuation recherché (my kind of twitteraesthetics).

Mais revenons à Nathan, qui ne fait toujours pas de concession et semble être un genre de sociologue sanguinaire et maximaliste ; en quelque sorte le Pinçon-Charlot des réseaux sociaux :

« En un sens, les métriques deviennent la conversation. La popularité est ce qui est intéressant. La popularité, la façon dont vous pouvez générer de l'intérêt, c'est le pouvoir, c'est la conversation. Les chiffres n'appauvrissent pas la conversation, ils sont la conversation. »

Han ; c'est tellement, simple, laid, et vrai 😭

Nathan n’hésite pas non plus à défoncer quelques vieux clichés. Il considère que le dualisme biblique « Internet vs la vraie vie » n’a pas lieu d’être, et il différencie les concepts de « conversation virtuelle » et de « conversation en ligne », assurant que la virtualité d’une conversation IRL peut amplement dépasser celle d’une conversation sur Internet : 

« Dans Reclaiming Conversation, Sherry Turkle parle de Starbucks, et du serveur qui demande votre prénom et est censé commencer une conversation avec le client. C’est un rapport faux : l'employé s'en fiche, il est payé pour. Pour moi c'est le plus bas niveau de la conversation, fondée sur un rapport capitaliste. Ça, c'est une conversation virtuelle. » 

Ça n’est pas moi qui vais le contredire sur les conversations-capitalistes étant donné que j’ai développé des stratégies d’infiltration et des itinéraires de repli façon MGSV pour aller remplir des paniers de cosmétiques chez Lush. Une fois dans le magasin, je fais tout pour me soustraire au discours des vendeurs, sorte de sale copy mutante grossièrement banalisée, omniprésente et souvent étouffante « ahah oui il est formidable n'est-ce pas je l’ai aussi chez moi d'ailleurs c’est mon shampooing préféré sincèrement désolé d'insulter vos connaissances en probabilités ».

Mais commerce mis à part, qui n’a jamais ressenti la pesanteur de cette virtualité en lisant des échanges sur Twitter ? Pas besoin d'être ultra sensible pour détecter les conversations dont les parties ne sont pas réellement impliquées et se répondent pour générer de l'activité (où l’expression « marquer des points » prend son sens le plus littéral et le plus précis, aussi clairement défini qu’une requête POST sur une API). 

Les métriques canalisent, orientent et concentrent l’information publique ; les mots choisis, dont le rôle premier est de restituer la pensée, mutent et se transforment dans un but de séduction et de survie ; et si l’on pousse le phénomène vers son extrémité, on obtient une sorte d’arrangement sémantique avec le medium, une prose résiduelle avilie qu’on s’abstiendra peut-être de publier, soucieux de rester d’accord avec soi-même.

Je vous souhaite des tweets confortables, après ça, mais rappelons quand même que la prise de conscience de notre propre bouffonnerie, sur les réseaux sociaux, est aussi rare et temporaire qu'un réveil au milieu d’une chirurgie ; le reste du temps, tout se fait de manière indolore grâce à un product design lénifiant qui précipite l’anesthésie.
 

*

Ah, oui, j'oubliais le lien ! Tout le reste de l’entretien est passionnant, Nathan Jurgenson cite Baudrillard, a pleinement le sens de l’histoire. Un éclaireur à suivre, rare, et précieux.

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