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épique — issue #17

Juin 2019
Depuis la plage de Nice, j'observe le ventre des Boeings sur le point de déverser littéralement des tonnes de touristes russes, hispanophones ou asiatiques sur cette promenade qu'on réservait naguère à la bourgeoisie britannique. Longeant ses pistes cyclables, j’étudie les plages privées attenantes et leur offre plus ou moins segmentée (le «Sporting», 20€ le transat, 6€ le parasol ; le «Neptune», 4€ le parasol, 18€ le transat, 16€ à partir de 14h — 22€ la première ligne), dans l’idée de trouver la plus à même de remédier à mes potentielles carences estivales en vitamine D. Et c'est là que me prends à chercher les signes du massacre. Le camion, le 14 juillet. Il y a, déjà, ces bornes blanches d'un mètre de haut et trente centimètres de diamètre qui jouxtent les passages cloutés. Ont-elles toujours été là, ou s'agit-il de nouveautés ? Nonobstant, du fait du changement de literie, j'ai peu dormi, et mon début d’enquête en négligé me distrait. Ainsi, deux cyclistes s'agacent comme je me trouve sur leur piste bidirectionnelle, hésitante, et je me fais «klaxonner» ; c'est à dire qu'en l’absence d’avertisseur de type trompe ou sonnette, le pédaleur le plus sévère me gratifie d’une sorte de «pouet !», exécuté à la bouche, façon beatbox mais sans le beat, et avec tout le sérieux et l’habileté d'un habitué de la pratique ; solution de fortune qui en dépit de son inélégance toute décomplexée ne manquait ni de pragmatisme ni de courtoisie, si vous voulez mon avis (étant originaire de Marseille, et n'ayant pas respecté une priorité, je m'attendais surtout à me faire insulter.)
Mais revenons. À la fin de la semaine, je dois voir des amis installés ici depuis quelques années, et qui au soir de l'attaque terroriste avaient décidé d'emmener leur petit garçon voir le feu d’artifice, sans grande originalité. Comme je patiente en lisière d’un passage clouté, avisant les grosses bites métalliques pour tenter d'évaluer leur ancienneté, d'énormes cars de tourisme viennent me frôler ; j'appréhende leur masse, leur vitesse ; Wikipedia m'apprendra que le camion pesait dix-neuf tonnes. Mes amis en ont réchappé, et leur petit garçon aussi — il convient de préciser, puisqu’à cette occasion, de nombreux parents furent brutalement endeuillés. 
Je me souviens, depuis l’Écosse, j'avais regardé BFMTV, mais je n'étais pas dedans, comme d'habitude les journalistes racontaient n'importe quoi, se répétaient pour ne pas faire de blanc ; en fin de compte tout était très mal expliqué. Et puis il y avait déjà eu Charlie, le Bataclan ; d'une certaine manière après tout ça l'attentat niçois, quoi que son bilan[1] fût extrêmement lourd, semblait déjà moins spectaculaire. D’autant qu'avec les précédents perpétrés sur le même mode opératoire à l'étranger, on était rentré dans une sorte de routine ; maintenant ce serait comme ça, comme quand on joue bien à Carmaggedon ou qu'on joue mal à GTA ; et quand on peut directement rouler sur les gens, pourquoi se compliquer la vie à détourner des Boeings ? C’est à peu près à cette époque que j’ai commencé à me lasser des fleurs, des bougies, des petits bouquets de crayons et autres silencieux hommages ; en fait, je crois que je ressentais de la résignation, comme d'autres ressentent de la peur, ou plus communément de la rage.
Progressant le long de la plage, je me livre à une estimation grossière de la densité de la foule sur «la Prom» un soir de 14 juillet, et m'interroge sur parcours du camion : a-t-il roulé côté piéton, sur la route, ou bien un peu de chaque côté — un soir de fête nationale, la circulation a pu être fermée. Je me rends compte que je ne sais rien, en fait, de ce qui est advenu ici. Si je suis capable de réciter dans un mauvais accent du Middle East le bobard raconté par les djihadistes d'Al-Qaïda aux passagers du vol American Airlines le plus célèbre de l'histoire, en ce qui concerne Nice, ma région natale, cette ville semi-lointaine où j'allais autrefois assister à un Carnaval qui me petit-traumatisait (trop de clowns, pas assez de gaufres excessivement sucrées), je n'ai aucun détail, aucune idée précise, aucune image mentale. Est-ce vraiment parce qu’il s’agit de choses qui ne sont plus de nature à impressionner ? Parce que je me suis comme qui dirait habituée ? Souvenir de mes 14 juillet à Cassis, alors que j'étais encore chaperonnée par ma famille ; bains de foule et lassitude enfantine sur le port, à détailler le cul des yachts, parfois des voiliers. Trop de monde, mon père détestait ; de mon côté j’envisageais juste une glace trois boules piquée d'un parasol de papier, et pour tuer le temps, ma tante m'achetait un collier de pierre semi-précieuses sur le marché. Enfin quoi qu'il en fût, nous ne songions pas, alors — jamais — aux voitures qui auraient pu nous écraser.
Plus tard, mes amis m'ont tout raconté de leur soirée. Elle qui, enceinte, réclame un dîner en terrasse un soir de fête où ça promet d'être pénible, blindé ; lui qui soucieux de la satisfaire appelle néanmoins un ami restaurateur déjà débordé, afin d'obtenir une table au Palais de la Méditerranée. Elle qui a la bonne idée de commander un dessert, à un moment donné, plutôt que de demander l'addition qui les aurait envoyés se promener au devant du camion-bélier. Ils m'ont détaillé leur fuite, depuis la terrasse, suivie de la panique labyrinthique dans le ventre de l'hôtel-casino, où il a fallu répondre à des questions précises («Papa, on va mourir ?») tout en forçant des portes sans savoir s'il s'agissait vraiment d'une bonne idée. Et puis il y a eu le retour sur les lieux, sans femme ni enfant, dans le but de récupérer sacs, téléphones, clés ; et ce que ça implique, par la suite, en terme de visions impossibles à oublier (deux parents prostrés devant le corps de leur petite fille, auquel la tête manquait).

Évidemment, ça ne m’est pas venu tout de suite, cette curiosité forensique, sur la Promenade des Anglais. J’ai d’abord jeté un œil aux menus des cafés, humé l'air humide et chaud, presque tropical, et apprécié l'architecture du Negresco, cette grosse bonbonnière rose ourlée de faux vert de gris qui me fera toujours penser à Pierre Richard dans Je suis timide mais je me soigne (on a l'inconscient cinématographique des VHS de ses parents ; qu'est-ce que j’y peux, franchement). Et puis, il y a eu les tâches, sur le parterre de la promenade, près de la piste cyclable. Des tâches communes, crayeuses, sombres ou blanchâtres, brunes ; de la saleté comme on en trouve partout sur la chaussée ; peut-être était-ce de la crème glacée, du soda, des sorbets.


1. Outre les 86 victimes assassinées, la plupart des 458 blessés le furent pour s'être jetés en contrebas, sur la plage de galets. Lors de mon séjour à Nice, j'ai remarqué que les touristes parmi les moins bien renseignés (des américains, mdr) se plaignaient beaucoup de l'inconfort du rivage ; c'est ainsi que j'appris que «galet» se disait «pebble», en anglais.

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Ce que ça coûte de poser son téléphone
Dans le New-Yorker, peut-être le papier le plus puissant et le plus complet (un extrait de livre, en réalité) sur ce que l'utilisation de systèmes embarqués, dans le domaine des télécommunications, a fait à l’humanité.
Où l’on explique que nul guide de désintoxication, aussi lisible et pratique soit-il, nulle tentative de mise en place de nouvelles habitudes, en somme nulle diversion ne pourra vaincre la machine, son vice, sa férocité mathématique et prédictive, sa persévérance scientifiquement orchestrée. Car la couche applicative de votre téléphone, qui se montre tellement avide du focus de vos pupilles, et de votre psychomotricité, c’est le virus de la grippe à l'affut de nouvelles proies dans un amphi blindé, c’est l’usager du métro parisien en recherche d’une place assise en début de trajet, c’est, enfin, le replyguy entitled et vulgaire que vous n’avez pas encore bloqué (il a pour habitude de vous répondre à l'impératif, sur un petit ton docte et péremptoire assorti de fautes de français, et s'adresse toujours à vous comme si vous attendiez après son diagnostic et ses années de médecine, à moitié désappée dans son cabinet).
Ainsi l'auteure de ce texte considère que pour abandonner son téléphone, une personne intoxiquée n'aurait plus qu'à se tourner vers la philosophie. Il conviendrait de s'employer à changer en profondeur son rapport à l’outil, et de le considérer de nouveau comme tel, pour commencer. Un moyen plutôt qu’une fin ; une console de recherche, une radio, un juke-box, un minuteur, un magasin ; une machine à écrire ou une device de communication privée plutôt qu’une réconfortante petite poupée.
Car l'hypnose que nous inflige cette machine est sans aucun doute la véritable nemesis de la volonté. Il se trouve que mon téléphone n’est plus seulement un outil ; mon téléphone est une consolation, un palliatif, l'appendice pour l'heure seulement métallique qui pend au bout de mon poignet. Il m’encombre lorsque je me déplace de pièce en pièce, trimballant du linge, des livres, des choses à ranger. Je le prends avec moi de partout, si bien que je ne sais plus où le poser, dois-je le laisser ici, ou l’emporter encore un peu plus là où je me rendais ? Pendant quelques secondes chaque jour, je me sens empêchée. Mais d'un autre côté, cette dalle rectangulaire plate, ce petit monolithe d’aluminosilicate, combiné à une enceinte connectée, me permet de préparer une ratatouille en écoutant La conclusion d’Aurélien Bellanger, alors pourquoi devrais-je m'en méfier ?
Consciente de mon vice, le soir, j'organise ma propre chasteté ; je branche le téléphone loin de mon lit, à une prise d'électricité, m'acquittant prestement et sûrement du geste, comme on borderait un enfant endormi. J’ai en tête la liseuse lo-fi ou la pile des livres apaisants qui m'attendent dans l'autre pièce, obscure, silencieuse, atemporelle presque, et seulement réchauffée par une petite lampe de table Anglepoise (contemporaine du designer, Virginia Woolf possédait la même, dans mon idée ; quoi que je ne partage rien d’autre avec elle, ni n'ambitionne, du coup, de me noyer.)
Les nouveaux iPhones m'effraient, je m'en tiens éloignée et ne les tripote qu'à l’Apple Store de Princes Street ; leurs écrans
super retina semblent opérer depuis une autre dimension, tout comme leurs rutilants processeurs graphiques. Somptueuses machines exploitées par les meilleurs programmeurs ; certains venant de l'aéronautique, d'autres lâchement ravis à l'industrie vidéo-ludique ; elles me semblent trop précieuses, trop véloces et trop raffinées ; à tel point qu'il me paraît évident qu'une majorité d'être humains ne sauraient les mériter (je pense notamment à cette espèce fort répandue de macaques hurleurs, dont l'activité principale consiste à médire, chapelets d'emojis de connard à l'appui, sur les moindre faits et dires de leurs congénères appartenant à une branche plus évoluée). Si je me prive d'une mise à jour matérielle, ça n'est pas seulement parce que j'estime ne pas mériter tout de suite le gros iPhone Xs (je ne connais pas Swift, seulement Objective-C), mais aussi parce que je présume que mon mal, avec cette machine, ne ferait qu'empirer. Il se trouve que je n'ai pas envie de découvrir le stade suivant de la maladie, ou ce qu'il advient après qu’on se soit déjà trouvée incapable de uzsfywj dw jgmdwsm vw hshawj lgadwllw hsjuw im'gf s dwk esafk hjakwk : hsfawj à dafyw, lstdwllw gm sjegajw à hzsjesuaw ; uwllw xgak, gù nsak-bw wfugjw dw hgkwj ?

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De la pasteurisation de la société 
Mon mépris pour celles et ceux qui admettent volontiers que «la nature fait bien les choses» est, à l'instar des trous noirs supermassifs, un objet difficile à mesurer. Du reste, aucune astrophysicienne américaine ne l'a encore photographié, mais il me semble que personne, non plus, ne souhaite vraiment l'observer. Outre l'abberation philosophique[1], s'il est bien un adage dont on sent, lorsqu'il est prononcé, qu'aucune finesse d'esprit, aucune pensée même, ne lui précédait, c'est bien celui-ci. Proverbe navrant. J'ignore qui l'a écrit ou énoncé en premier, forcément le registre cul-terreux me donne à penser qu'il s'agissait davantage d'une brève de comptoir que de l'amorce d'un essai, enfin dans tous les cas il convient d'admettre qu'en terme de malhonnêteté intellectuelle et de cliché, le connard en question s'est surpassé. On peut déjà imaginer qu'il ne rentrait pas de l'enterrement de son sixième enfant mort en bas âge ; par contre — et je ne vois pas de circonstances autres qui puissent engendrer une telle niaiserie — sans doute venait-il de se branler. Mais trêve de moqueries. En guise d'introduction, et avant de développer, je vous glisse l'une des fameuses Conclusions d'Aurélien Bellanger, qui semble ne jamais s'aménager de respirations pour lire ses textes sur France Culture, d'où la charmante déglutition, inévitable et caractéristique, qu'on lui reconnait à mi-lecture.

«Tous les humains sont des enfants de Pasteur.»

Et Joseph Meister fût le premier. D'ailleurs, s’il n’avait pas eu à mettre fin à ses jours à l’aide d’un four à gaz à l'âge de soixante-quatre ans, dévasté par un mensonge des plus vicieux (on venait de lui annoncer que sa femme et sa fille, pourtant bien vivantes, avaient péri dans les bombardements), Joseph aurait sans doute vécu heureux. Cependant l'Occupation, le nazisme et les suicides tragédiens ne sont pas le sujet de la journée ; ce texte n'a pas vocation à étouffer, en somme vous savez bien qu'on ne peut pas tout traiter.
Back to 1885, Joseph se trouve au pied du mur face à une maladie alors constamment mortelle : la rage. À ceci près que si l'on considère les sujets l'ayant précédé, le petit garçon possède un net avantage, puisqu'il fait partie de ces chanceux dont le malheur est synchrone avec une avancée scientifique salvatrice. C'est donc à neuf ans que Joseph reçoit le premier vaccin de l'histoire, de la main de son inventeur, et avec une spectaculaire particularité : le célèbre microbiologiste administre l'injection à son jeune patient après l'exposition au risque (une morsure de chien). La suite se devine aisément : prompt à l'apprentissage, et de bonne volonté, le système immunitaire de Joseph développe les protéines antirabiques qui lui permettront de poursuivre son existence comme si de rien n'était. Je vous mets au défi de trouver quelque événement historique plus merveilleux que celui-ci : personnellement — et quoi que n'étant pas spécialement catholique — je lui trouve une magnitude biblique. Après tout, nous parlons d'un scientifique si glorieux que son nom figure sur les emballages de produits frais du monde entier, qu'ils soient ou non pasteurisés, puisque dans un cas comme dans l'autre, il convient d'utiliser un même verbe pour le préciser (et qui d'autre pour s'offrir une annexe de postérité au rayon laiterie des supermarchés ?)
Plus tard, Joseph Meister servira comme gardien à l’Institut Pasteur, avec une fierté et une dévotion qu’on imagine étrangères aux jeunes cadres, mettons, de la fintech. Sur ces clichés, l'homme semble plein d’une gratitude des plus nobles face au buste de son sauveur, le grand savant qui à l'issue d’une vie de recherche, l'avait arraché à une mort certaine. Une mort certaine, quoique que miséricordieuse si l'on s'en tient aux descriptions des symptômes de la maladie qui l’aurait engendrée, et dont l'apothéose encéphalitique se décline dans une forme le plus souvent furieuse, sinon paralytique.
Suite à une campagne de vaccination massive initiée dans les années cinquante, la variole fût éradiquée de la surface de la Terre en 1977, pour la sortie d'A New Hope[2]. Cette réussite, pour l'humanité, pourrait être comparée à l'alunissage d'Apollo 11 ; l'idée m'est apparue de façon flagrante quand je suis tombée sur cette photo. D'autant que venir à bout de cette atrocité biologique aura pris vingt ans de travail acharné, et une coopération internationale sans raté sous l’égide de l’organisation mondiale de la santé.
Exclu du sang et de la chair de tous les êtres humains, et tenu à l'écart par leur immunité commune, gratuite, et universelle, le virus de la variole a toutefois été conservé, à des fins de recherche. Histoire que tout le monde se tienne tranquille, les souches furent confiées à deux laboratoires : l’un se troue en Russie et l’autre, aux États-Unis (deux pays avant tout connus pour leur souci de préservation de notre patrimoine biologique, ainsi que leur capacité à collaborer sans heurts, comme on le sait). Sans rapport aucun, afin de disposer d’une capacité de réponse importante en cas d'attaque bio-terroriste, en 2003, le gouvernement américain a fait le choix de vacciner 500.000 professionnels de santé spécialisés dans les urgences (l'armée israélienne, quant à elle, venait de prendre les mêmes mesures l'année précédente.)
Avant la vaccination, l'humanité n'était qu’un vaste buffet d'entrées froides pour une faune terrestre de bactéries mortelles et de virus exterminateurs. En d'autres termes, nous étions des tranchettes de saucisson oubliées au jardin à la merci d'un essain de guêpes, nous étions la raclette toute disposée à table après une froide journée de ski ; nous étions, enfin, et aussi, ce bucket de Knacki Balls ourlées de moutarde fine, et tout juste mirco-ondées par un gamer gateux obèse sur le point de se faire une soirée Call of Duty. Et cependant aujourd'hui, cette protection incroyable — presque miraculeuse — contre nos seuls prédateurs avérés se trouve mise à mal par des personnes inconscientes, irrationnelles, égoïstes. Des gens dénués de logique, buveurs de hoaxes et férus d’occultisme ; des complotistes pétris de croyances d’outre siècles qui ne cessent de renouveler la démonstration de leur mépris crasse pour des choses de science qui souvent les dépassent. S'il est avéré que les virus nous mangent — car c'est là leur principale activité — ils demeurent malheureusement invisibles, puisque avec ces bêtes-là, on parle invariablement d'infiniment petit. Et c’est de là, sans doute, que tient en partie la snoberie. Car imaginons un instant que ces nuisibles fussent des lézards de cinq à dix mètres de haut tenus éloignés de concepts tel que le véganisme par leurs instincts pour ainsi dire ultra-libéraux ; je doute que nous eussions eu à faire, de notre côté, à autant de fiers sceptiques. Oh, je fantasme, il est vrai, sur une sorte de parc jurassique spécifiquement conçu pour l'éducation d'individus majeurs et anti-vaccins ; l'enclos du T-Rex — surnommé «Tétanos» — aurait été largement endommagé, et s'il est indéniable que pour le spectacle, je placerais volontiers quelques trottinettes électriques en des points stratégiques (toutefois en nombre insuffisant, afin d'émuler l'incidence statistique), nul ne trouverait, dans mon jardin zoologique, d'exit vehicle de type Jeep.
Mais trêve de rêveries ; rappelons qu’avant d'être éradiquée, la variole tuait chaque année deux millions d'êtres humains sur Terre. Deux millions de personnes ; Paris intra-muros. Votre terrasse préférée pour le déjeuner : déserte. Le nord de la ligne 13 et le RER B : évacués. Le TGV du dimanche soir en provenance de la Rochelle : fantôme. Les Buttes-Chaumont un samedi de canicule ensoleillée : envisageables. Et bien sûr, jamais dégun lors de votre changement à Châtelet. (De façon étrange, cette énumération démonstrative m'est agréable, mais je sens bien que je vais devoir arrêter). La «variole» : remarquez aussi combien le nom de cette maladie semble lointain, suranné. Je veux dire, il fait guinguette. Il existe pourtant une section «vaccins antivarioliques» dans mon carnet de santé. Et elle est vierge. Caduque. Obsolète. Comme si ce fléau-ci n’avait jamais existé. Pourtant, avant l’apparition du vaccin[3] afin d'éviter d’être contaminé lors d’une épidémie dont on savait qu’elle serait dévastatrice (le taux de létalité atteignant les 97% pour les formes les plus meurtrières de la maladie), on acceptait d'inoculer le virus, pour obtenir l’immunité. Le procédé, à l'époque, était loin d'être sans danger, et manquait de fiabilité. C'est à dire qu'une à deux personnes variolisées sur cent décédaient. Cependant, lorsqu’on se livre à une minutieuse observation des symptômes des varioleux, on comprend tout de suite ce qui a pu motiver une telle prise de risque (attention, une recherche sur Google Images s'avère plus raide qu'un film de Carpenter, mais vu le climat actuel de connerie, en grand dérèglement lui aussi, il semble opportun que la maladie ait perduré longtemps après l’invention de la photographie.)
De nos jours, si l'on s'en tient aux statistiques, mettre un enfant au monde s’avère beaucoup plus dangereux que de recevoir le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole ; notamment lorsqu’on fait le choix éclairé d’une parturition sans supervision médicale et en son logis, comme cela se fait beaucoup dans les familles anti-vaxx aujourd'hui. Bien sûr, tout cela tend vers un même style de vie : au delà du fantasme d'un travail à peine douloureux et d’une poussée brève suivie d'une expulsion facile, que dis-je, une glissade dans la paille fraîche au milieu de grosses «doulas» en transe couronnées de fleurs fraîches et pintées aux décoctions de duvet de cygne, il ne faudrait pas non plus que le nouveau-né, sous l'emprise de docteurs en «médecine allopathique» pleins de vice, se retrouve immunisé à la naissance contre la diphtérie, le tétanos ou la poliomyélite.

Si le cœur vous en dit, agissez[4] contre la bêtise, faites-le pour vous, les personnes immuno-déprimées et les bébés non encore vaccinés, mais aussi pour les enfants malchanceux que l'on prive d'immunité (rappelons que ces derniers, si jeunes, ne sont que d’innocentes petites victimes, entièrement soumises à la volonté de géniteurs à l'esprit étroit et malhabile) :
  • Si vous n’avez pas contracté la rougeole enfant (vérifiez dans votre carnet de santé, section «maladies infectieuses»), vous pouvez vous protéger et contribuer a l'augmentation de la couverture vaccinale (insuffisante aujourd'hui en France). Il suffit de recevoir le vaccin ROR, qui vous immunisera contre cette maladie dont les complications, chez l'adulte, peuvent être graves, voire mortelles. Si vous êtes né(e) après 1980, il y a des chances pour que vous n’ayez pas attrapé la maladie du temps de votre petite enfance, et que vous n'ayez pas non plus reçu le vaccin, puisque dans cette fenêtre d'années, la protection demeurait accessoire, tandis que sous une couverture vaccinale en déploiement, les contaminations enfantines se faisaient déjà plus rares.
     
  • Vous pouvez suivre et aider le collectif FakeMed (fakemedecine.blogspot.com, @fakemedecine sur Twitter), qui est constitué de médecins militants dont l'objectif est de combattre les pratiques pseudo-médicales. Pour rappel, les dons que vous faites aux associations sont déductibles de vos impôts à hauteur de 66%.
     
  • Si vous êtes en possession de preuves, vous pouvez dénoncer tout médecin faisant usage de faux sur les carnets de vaccination d’enfants scolarisés. Les plaintes sont à adresser directement au procureur de la République ; il n’y a pas de raison de se montrer magnanime avec ceux qui crachent délibérément sur la santé publique, et trahissent des petites filles et des petits garçons en leur inventant une immunité. L'ordre des médecins a par ailleurs un compte Twitter : ils sont intransigeants sur la question de la vaccination, et un signalement à l'ordre départemental peut être très lourd pour les graphomanes menteurs (spoiler : il y a eu des radiations.)
 
1. Car si la nature ignore tout de la morale, tronche à cul, comment veux-tu qu'elle tende vers le bien ou le mal ?
 
2. La dernière victime de la variole fût Janet Parker, une jeune photographe britannique. Le docteur qui l'examina crût d'abord à la varicelle. Elle mourut à 40 ans, au cours de l'été 1978, emportée par l'infection en un mois à peine.

3. Dont on débattait déjà
dans le Figaro à l'époque où Rudolf Steiner publiait ses premiers mauvais romans de dark fantasy, dont le pitch feuilletonnant me rappelle toujours un peu Star Trek (Jésus du futur, Jésus du passé, Jésus de l'espace...)

 
4. Merci à ZeJeep, médecin par ailleurs souvent très drôle sur Twitter qui m'a fourni nombre de précieuses informations pour cette newsletter.
 
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